« J’AIMERAIS ÊTRE LE COBAYE DES SCIENTIFIQUES »

Dans le monde des sciences occultes, les dérapages sont nombreux.
Mais il y a aussi d’étranges surdoués qui stupéfient par l’exactitude de leurs prévisions. Comment aider le public à éviter les charlatans ?
Une spécialiste répond

Aucune étude scientifique n’a permis d’affirmer la véracité de la voyance. Et pourtant, certains faits restent troublants. Doit-on parler d’heureux hasard, de coïncidence, lorsqu’un « spécialiste » détaille avec justesse les photos contenues dans une enveloppe, sans avoir ouvert celle-ci ? Faut-il évoquer un »don supérieur » des médiums défiant toute logique ? Peut-on reconnaître à ces personnes des capacités mentales extraordinaires alors qu’il existe beaucoup de charlatans ? D’autres professionnels de la divination, plus nuancés, prétendent être dotés d’un pouvoir inhabituel, mais ils en soulignent aussi les failles. C’est le cas d’Esméralda Bernard, dont le succès ne se dément pas. Son livre, « Les yeux de votre destin », paru aux éditions Grancher, en plus de raconter son histoire, relate bon nombre d’anecdotes qui révèlent les limites de ses aptitudes, mais illustre aussi parfaitement les faits incroyables qui lui sont arrivés.

La voyance attire un public de plus en plus large. Vous-même, vous êtes submergée.

Effectivement. Il faut attendre très longtemps pour avoir un rendez-vous auprès de moi et, au moment de cet entretien, mon agenda est complet jusqu’au 18 décembre. Mais évidemment, si une personne m’ayant déjà rencontrée demande à me revoir en urgence, j’accepte de l’intercaler entre deux séances, ou après 20 heures. Certains me consultent fréquemment, de la même façon qu’ils se rendent à intervalles réguliers chez un médecin. D’autres souhaitent m’entendre une fois par l’an, et s’inscrivent d’année en année. Des consultations sont déjà prévues pour 2004.

Cette « science occulte » ne souffre-t-elle pourtant pas d’un manque de crédibilité ?

Si ! Inutile de vous préciser qu’en public, les regards qu’on porte sur moi, lorsque je précise ma profession, ne sont pas nécessairement amènes. Pour certains, ce métier est un bon moyen de gagner de l’argent avec la faiblesse et la détresse des gens. Pour d’autres, je dois simplement être une fine psychologue, ou un escroc… Or, je ne suis rien de cela : je « vois » vraiment. Et aussi curieux que cela puisse paraître, je suis très rationnelle car, au bout de vingt ans de pratique, j’ai compris qu’il ne faut jamais perdre le contact avec la réalité. Dans les prochaines années, je compte, et je l’espère vivement, me prêter à des expériences avec des scientifiques ; je souhaite qu ‘ils étudient mon « cas », et être leur cobaye !

Comment pouvez-vous être certaine que vous n’oeuvrez pas dans le domaine de l’imaginaire ?

Non seulement je cultive ce don depuis vingt ans, mais je travaille aussi sur base d’un système de fichiers. Dés que la personne sort de mon bureau, je rédige un petit compte rendu de ce que je lui ai dit. Et quand nous nous revoyons, nous dressons le bilan des événements. Cette méthode m’a permis de vérifier que mes propos étaient justes et fondés à 80%. Je n’ai pas eu de difficultés à accepter la voyance, dans le sens de la clairvoyance, c’est-à-dire l’accès à des informations du présent. Mais ce qui m’épate toujours, e, revanche, c’est la précognition, cette capacité à décrire un bâtiment, un personnage, du futur. Mes notes m’ont confirmé que j’avais détaillé des maisons que les personnes consultantes acquéraient trois ans plus tard
Pouvez-vous entrer en contact avec des disparus ?
Cela ne m’est arrivé souvent, mais, un jour, j’ai vraiment été confrontée à la présence d’une représentation fantomatique, sans que ni ma cliente ni moi ne l’ayons cherchée. Ce fut inattendu et troublant.

Vous basez-vous également sur des photos ?

J’ai accepté, en septembre dernier, de me soumettre à un test pour les besoins de l’émission « Matière grise », diffusée sur une chaîne belge. Le sujet était le paranormal. J’ai relevé le défi qui consistait à décrire des photos cachées dans des enveloppes. Je n’ai pas réussi à 100%, mais j’ai été épatée par mes propres résultats. Par exemple, j’ai défini un immeuble plus haut en son centre et plus bas sur les côtés, dans lequel les gens se contentaient de passer, et sur lequel figuraient trois lettres de l’alphabet : le a, le p et le t. Dans l’enveloppe : une carte postale représentant un musée construit comme je l’avais dit, et sur lequel était indiqué « Budapest ». Je ne peux pas expliquer comment j’ai fait. J’ai laissé venir à moi les informations. C’était comme si je connaissais ces illustrations.

L’intuition tient-elle une grande place dans votre pratique ?

Pas dans l’expérience que je viens de vous décrire. Evidemment, face aux humains, l’intuition est parcelle de voyance que tout le monde possède. Sans doute est-elle plus développée chez moi…Heureusement, j’ai grandi dans un contexte familial où le paranormal était accepté. Je ne me suis donc jamais sentie à côté de mes pompes, et pourtant, j’avais seulement une vingtaine d’années lorsque mon don s’est déclaré. Je n’ai rien décidé ;à l’époque, je tenais une boutique de prêt-à-porter pour femme.

Vous êtes le seul membre de votre famille à avoir hérité du « pouvoir » de votre grand-mère ?

Oui. Cela dit, beaucoup possèdent cette aptitude, mais encore faut-il développer son talent. Nous avons tous, à l’état latent, cette faculté de ressentir les choses, mais nous ne l’utilisons pas, parce que notre éducation cartésienne occidentale ne nous y prépare pas. Pis : elle s’y oppose

Que répondez-vous à vos détracteurs, qui vous reprochent d’exploiter le malheur des gens ?

Que ce n’est pas le cas, dans la mesure où j’empêche ma clientèle de devenir accro à cette science. Pas question de me consulter tous les mois. Mon but est d’aider la personne en lui fournissant des informations dont elle puisse se servir à sa guise. Je me compare aux phares d’une voiture : j’éclaire la route ; je montre si le chemin est rempli d’ornières ou s’il est dégagé. Et le consultant, choisit. Il garde son libre arbitre. Mais je ne pratique pas des travaux occultes, je ne donne pas les chiffres du Loto. Et si je les avais, je les jouerais ! Je ne fais pas non plus revenir les maris partis. Car tout ça, c’est bidon, purement commercial.

Le destin n’est donc pas définitivement tracé…

En effet. Et c’est une erreur de croire la clientèle du voyant toujours en détresse. Certes, très souvent, la première démarche est faite dans un moment de doute, d’interrogation ou de bilan. Mais une fois vérifiés les faits énoncés, on a envie de demander l’aide d’un spécialiste pour l’achat d’une maison, pour une association professionnelle ou l’orientation scolaire de son enfant. Trois sociétés me consultent pour le recrutement de leur personnel, au même titre qu’ils se font assister d’un conseiller, d’un avocat… Je leur fournis des informations sur les candidats, sans entrer dans leur vie privée. Je bosse sur base de photos ou de lettres manuscrites, car, malgré le fait que je ne suis pas une graphologue, l’écriture me permet de capter la personnalité du postulant, de définir ses potentialités. Imaginons qu’une société cherche un bon coupable et que je ressente quelqu’un d’extraverti, qui aime le contact, qui a besoin d’indépendance et de bouger : il servira à rien d’engager cet individu, qui ne s’épanouira certainement pas dans un travail de bureau. Je me base sur les harmonies et les affinités possibles. Mais je ne suis jamais directive dans mes propos. Nous avons tous un potentiel de points forts et de points faibles, et il faut que les premiers correspondent aux attentes de l’employeur.

Vous arrive-t-il de cacher la vérité lorsque vous « voyez » des événement négatifs ?

Je me suis toujours efforcée de ne pas mentir, mais il y a des choses qu’il fait dire avec l’intelligence du cœur. Sachez aussi que je ne capte pas de drames tous les jours. Heureusement, d’ailleurs ! Mais sur des sujets comme la mort, je reste extrêmement prudente. D’ailleurs, quelquefois, je ne vois pas le décès. Ma mission consiste à offrir au consultant les informations qu’il doit recevoir pour affronter un moment malheureux. Mais si j’annonçais à une maman qu’elle allait perdre son enfant, je serais un assassin ! Je ne peux pas le faire moralement parlant, d’autant qu’en voyance, la notion de temps est extrêmement floue. Je me souviens d’une mère de famille dont j’avais « vu » le fils être victime d’un accident de moto. Je lui ai confié qu’il allait chuter, mais j’ignorais s’il en ressortirait avec une jambe cassée ou pire. L’émotion que je ressentais était puissante, voire violente. Quelque mois plus tard, le jeune homme est parti en vacances avec un ami, et, au sommet d’une côte, une voiture qui en doublait une autre a fauché les deux copains à moto. Ils sont morts sur le coup.

Avez-vous encore des angoisses face à votre don, comme c’était le cas à vos débuts ?

Bon. En revanche, comme je vous l’ai dit, je reste émerveillée. Je sors régulièrement de mon bureau en me demandant comment je fais. Je suis une passionnée parce que je n’ai pas encore compris le mécanisme. Il y a quelques mois, j’ai reçu une dame : elle me tend la photo de son arrière grand-mère, en me demandant si je peux en savoir plus grâce à cette image. Je lui réponds qu’en général, je ne peux avoir de contact avec une entité, mais je garde le cliché quelques secondes en main. Subitement, la défunte m’apparaît dans mon esprit, les bras tendus, tenant un bébé mort-né. Je précise à ma cliente que cet enfant a une sorte d’auréole au-dessus de la tête. La dame s’est littéralement effondrée en pleurs : elle avait perdu sa petite fille à la naissance. Cette situation soulève aussi énormément de questions. Est-ce la disparue qui m’a donné l’information ? Maintenant, au moment où j’ai évoqué cet enfant, j’ai peut-être éveillé chez la personne un souvenir. Un phénomène de télépathie entre elle et moi a pu se produire.

Se reconnaît-on entre voyante ?

Parfois, oui. De temps en temps, vous pouvez aussi vous dire que votre confrère ne voit rien du tout, même s’il se présente comme tel !

Une voix ou un enregistrement vous suffisent-ils pour entamer un travail ?

Non, la voix, en tout cas chez moi, n’est pas un fil conducteur. En revanche, mon interlocuteur, me parlant de son papa par exemple, peut me servir d’antenne pour celui-ci. Cela s’est souvent produit. Dernièrement, un monsieur a évoqué son père et, tout de suite, j’ai ressenti en une partie de mon corps une douleur semblable à celle dont souffrait celui-ci. C’était venu spontanément. La voyance est très spontanée. On peut donc se demander s’il est vraiment possible de la pratiquer, puisqu’on ne se lève pas le matin en se disant : « Je vais avoir une vision ! » D’ailleurs, je ne saurais pas faire une heure de consultation. Donc j’utilise le tarot, qui répond d’une manière constante et fiable à mes interrogations. Quand on me pose une question, il m’arrive de répondre que je ne sais pas. Alors, je me sers de mes cartes.

Pourquoi introduire une bougie dans votre rituel ?

Cette flamme joue un rôle d’une porte symbolique. Quand j’ai commencé à « voir », c’était de manière sauvage. Dans des endroits publics me parvenaient des tas d’infos sur des inconnus, et je ne savais qu’en faire. J’ai donc dû apprendre à les gérer pour vivre ma vie, car j’aurais fini par disjoncter. J’ai appris à canaliser mes voyances, et, par conséquence, au début d’une consultation, j’allume une bougie : j’ouvre ainsi la porte de l’existence de mon interlocuteur. Ce qui est étonnant, c’est que la grosse fumeuse que je suis ne prend aucune cigarette au cours d’une séance !

Connaissez-vous beaucoup d’échecs ?

20%. C’est sur la notion de temps que je suis la moins fiable.

Quelle importance accordez-vous aux rêves ?

Tous ne sont pas prémonitoires, mais celui qui se vérifie est d’ordinaire plus puissant émotionnellement. J’en ai fait qui ont été criants de vérité. Il m’est arrivé aussi de connaître un songe télépathique : un jour, dans notre petite maison du Périgord, où se trouvaient alors mon mari et un ami, le feu s’est déclaré. La nuit j’ai « vu » des draps rouges, brodés de fleurs de lys pendant le log de la cheminée. Le lendemain matin, mon époux m’appelle et me parle de l’incendie. En fait, la poutre de la cheminée s’était bien consumée. Le tissu rouge représentait les flammes, et les fleurs, les fers forgés qui étaient placés sur la poutre !

« Voyez »-vous des choses vous concernant directement ?

Disons que je sais. Quand je croise quelqu’un, je peux dire si cette personne jouera un rôle important ou non dans ma vie. Mais je ne crois pas au hasard. Il n’existe pas. Nous rencontrons les gens qu’il faut parce qu’ils ont toujours quelque chose à nous apprendre.

Selon vous, nos ancêtres peuvent-ils nous influencer depuis l’au-delà ?

Je ne pense pas que les choses s’arrêtent lorsque le corps disparaît. Nos aïeuls partis physiquement évoluent encore autour de nous. Certains peuvent être nos guides, nous souffler des choses à l’oreille.

Combien coûte une consultation ?

60 euros pour une heure et demie. J’accepte trois ou quatre consultants par jour. Plus serait du business. Vous ai-je dit qu’un article du code pénal interdit le métier de devin ? Nous sommes passibles d’une peine de un à sept jours de prison. J’ai toutefois un registre de commerce sur lequel il est inscrit « voyante ». Je suis assujettie à la TVA et je cotise à une caisse de lois sociales. Je suis fiscalement. Et ce, au même titre que la prostitution…

Marie- France Adnet